«La Corse, miroir des mutations françaises»

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – Dans son dernier essai, Paul-François Paoli analyse la relation complexe qui unit la Corse et le territoire hexagonal. Selon lui, derrière le désamour croissant des habitants de l’île de Beauté pour le continent se trouve une critique de ce qu’est devenue la France.

Paul-François Paoli est chroniqueur littéraire au Figaro et essayiste. Il a récemment publié France-Corse: je t’aime moi non plus (Éditions de l’Observatoire, 2021, 156 p., 15€).


FIGAROVOX. – Dans votre livre, vous faites un lien entre le désamour des Corses pour la France et le malaise identitaire français. Que nous dit le rejet actuel de la France par les Corses sur l’état de notre pays?

Paul-François PAOLI. – Dans mon livre je mets en relief un phénomène de dissociation identitaire entre la France et la Corse qui est depuis longtemps perceptible. Les mots en disent long à cet égard. Beaucoup de gens, en Corse, disent «La France», comme si ce que recouvrait ce mot leur était désormais complètement extérieur. Certes la Corse est une île mais l’insularité n’explique pas tout. Ce que je décris dans mon essai relève d’ailleurs du secret de polichinelle car le fossé qui s’est creusé l’est depuis longtemps. En Corse, la jeunesse est acquise aux schémas mentaux du nationalisme car les nationalistes détiennent le pouvoir affectif en plus de détenir le pouvoir culturel. Ils ont pris le pouvoir dans les esprits et les cœurs; ils l’ont et le garderont longtemps mais ils n’ont pas réussi à créer un projet qui débouche sur la pleine responsabilité de l’indépendance.

Nous sommes au cœur d’un paradoxe digne de L’Enquête corse de Pétillon. Plus la Corse est identitaire est moins elle est indépendantiste ! D’une certaine manière, il n’y a plus que les Corses pour ne pas vouloir être indépendants. Le projet nationaliste est donc idéologiquement à bout de souffle mais cela n’empêchera pas Gilles Simeoni d’être réélu parce qu’il n’a pas de vis-à-vis et qu’il est doté d’une indiscutable stature qui rassure au-delà de son camp. Cette situation paradoxale exprime d’ailleurs un malaise très français. On peut, en France, combattre rhétoriquement l’État depuis des années, ce que font les nationalistes en expliquant qu’il est la cause de tous les maux, tout en lui demandant sans cesse d’intervenir. Les nationalistes corses sont encore très Français dans leur manière de détester ce qu’ils appellent «la France». Ce phénomène a selon moi une cause profonde. En France, l’État-nation s’est construit sur l’occultation de la notion d’identité, suspecte d’ethnicité ou de sous-culture folklorique. La République, parce qu’elle se prétend fondée sur des valeurs, a été incapable de répondre à ce besoin de reconnaissance qui a triomphé dans les années 70 avec le nationalisme. En Corse c’est donc moins l’indépendantisme qui l’a emporté que le corsisme, forme inoffensive d’exaltation identitaire qui concerne tous les domaines, depuis la pratique de la langue corse à la manière de se nourrir en passant par la musique. Et ce corsisme est d’autant plus prégnant que les Corses ne se sentent plus guère représentés par un pays, la France, qui n’est plus celui de leurs aïeux. Il n’est pas contestable que l’immigration a changé profondément l’identité de la France ces cinquante dernières années et que la banalisation de l’islam dans l’espace public n’est pas vraiment du goût des Corses pour les raisons historiques que je rappelle dans mon livre. Mais ici les nationalistes sont pris dans une contradiction insoluble. Ils sont spontanément de droite quand ils parlent d’identité tout en soutenant la logorrhée sociétale de Yannick Jadot sur l’immigration, l’islam ou le mariage homosexuel. Ce qui explique que leur base puisse parfois voter pour Marine Le Pen ou pour Jean-Guy Talamoni selon les circonstances. La droite en Corse aurait un boulevard si elle trouvait l’homme capable de porter un discours qui soit corsiste sans être francophobe.

Les Corses ont aimé l’Empire et la France républicaine parce que ce pays leur offrait un débouché symbolique extraordinaire.

Paul-François Paoli

Les Corses ont aussi aimé la France, et notamment à partir de Napoléon III, écrivez-vous. Pour quelles raisons les Corses se sont-ils ralliés au Second Empire? Qu’aimaient-ils dans la France d’alors?

Je rappelle dans mon livre que ce n’est pas la Troisième République qui a conquis le cœur des Corses mais l’Empire. C’est un fait avéré. Les Corses qui écrivaient en italien au milieu du XIXe siècle sont devenus culturellement français sous Napoléon III. Ce phénomène d’adhésion est mis en évidence par Olivier Jehasse et Jean-Marie Arrighi dans L’Histoire de la Corse et des Corses (Perrin). C’est important car cela démontre qu’un peuple n’est pas fondé avant tout sur des valeurs, contrairement à ce que nous croyons souvent en France, mais sur une langue et une culture. Je ne cite pas pour rien la formule de Jean Paul II: «Une nation existe par la culture et pour la culture». Les Corses ont aimé l’Empire et la France républicaine parce que ce pays leur offrait un débouché symbolique extraordinaire. Les Corses sont des expatriés nés. Ils partent de l’île mais y reviennent presque tous un jour. L’Empire colonial leur a permis de vivre une très grande aventure, aussi bien en Afrique qu’en Indochine. «Sans les Corses il n’y aurait pu eu d’Empire français» a pu dire le général Gouraud qui supervisait l’armée française en Afrique occidentale. Ils étaient particulièrement nombreux en Algérie et ont été de tous les combats de la France jusqu’à la bataille d’Alger.

Je parle à ce sujet d’une relation en miroir entre la France et la Corse. Les Corses ont renoncé à une part d’eux-mêmes, ils ont accepté de ne plus parler corse dans les écoles et les institutions de la République car celle-ci leur offrait de quoi vibrer sur le plan du prestige et Dieu sait que les Corses aiment le prestige. Quand l’Empire colonial s’est écroulé et que la France, en se banalisant, est devenue «l’hexagone» dont a un jour parlé Giscard d’Estaing, les Corses ont redécouvert qu’ils avaient une identité propre que l’histoire officielle avait refoulée. Les nationalistes qui, pour beaucoup, furent partisans de l’Algérie française ont alors créé la légende d’une Corse colonisée par la France. Cette erreur d’analyse les poursuit jusqu’à aujourd’hui car il n’existe pas un seul pays au monde qui n’ait accédé à l’indépendance après avoir été colonisé. On peut en effet se demander pourquoi la Corse n’est pas devenue indépendante après plus de 50 ans de nationalisme. La réponse est très simple: elle n’est pas devenue indépendante parce qu’elle n’a jamais été colonisée. Elle a été francisée culturellement, ce qui est très différent. Les nationalistes, sur ce point crucial, au mieux se sont trompés ou au pire ont trompé les Corses.

Le besoin d’avoir un monde à soi ira en s’accroissant au fur et à mesure que les réseaux sociaux diffuseront un sentiment de promiscuité insupportable, comme si nous étions tous concernés les uns par les autres.

Paul-François Paoli

Selon vous, les Corses sont imperméables aux excès du consumérisme et du «féminisme identitaire» qui se déploient sur le continent et dans l’ensemble de l’Occident. Comment expliquez-vous cette exception? Les Corses sont-ils au fond des Anciens contre le monde moderne comme le pensaient Rousseau et Napoléon Bonaparte?

Il ne s’agit pas de dénoncer un bien-être dont nous profitons tous. Il y a là une démagogie insupportable qui est d’ailleurs l’apanage de gens qui, généralement, ne manquent de rien. Ce qu’il faut appeler consumérisme n’est pas la consommation en soi mais le culte impulsif et mortifère des biens de consommation. Et notamment des objets sophistiqués que la technique met à notre disposition comme les portables et les smartphones et sans lesquels désormais nous avons l’impression de ne plus exister. Dans mon village du Cap Corse je connais encore des gens qui n’ont pas Internet et ne possèdent pas de portable. Ils n’en meurent pas pour autant. Nonobstant, il ne s’agit pas d’idéaliser la vie insulaire sur un mode romantique ou rousseauiste. Dans ses romans, Jérôme Ferrari, prix Goncourt 2012 pour Le Sermon sur la chute de Rome, a montré la déshérence d’une certaine jeunesse corse, son ennui ou sa violence mais cette déshérence n’est en rien spécifique à la Corse. La dépression sévit dans cette île comme ailleurs mais nous sommes protégés par une attache forte à la terre et à la nature qui nous offre un sentiment de permanence. Par ailleurs, il est vrai que l’on peut se sentir relativement épargné en Corse par certains fléaux sociétaux qui sévissent dans les grandes métropoles. Par exemple, le ressentiment sexiste anti-masculin porté par les féministes radicales et les militants du genre adeptes des théories de Judith Butler est peu présent en Corse à ma connaissance. Si c’est cela être archaïque, préservons nos archaïsmes.

Reprenant la distinction faite par David Goodhart, vous estimez que les Corses font intégralement partie des somewhere alors que la France parisienne est celle des anywhere . Pourquoi les Corses ont-ils un rapport à l’ancrage territorial si différent? Ne le partagent-ils pas avec d’autres régions françaises?

Je crois pouvoir dire que les Corses – que je ne prétends nullement représenter puisque je ne parle qu’en mon nom – ont le sentiment d’être de quelque part. Les racines sont toujours affectives. Je ressens le Cap Corse où je vis comme une sorte de «petite patrie» où j’éprouve un sentiment de légitimité. C’était autrefois le cas dans presque toutes les régions de France. Mais chez nous cette réalité est encore renforcée par l’insularité. Il ne faut certes pas faire de l’identité une panacée. Je crois que c’est Claude Lévi-Strauss qui un jour a dit que «L’identité n’est pas une pathologie». Ce qui est pathologique c’est l’obsession identitaire qui est d’autant plus forte que l’idée d’identité a été refoulée. Le besoin d’avoir un monde à soi ira en s’accroissant au fur et à mesure que les réseaux sociaux diffuseront un sentiment de promiscuité insupportable, comme si nous étions tous concernés les uns par les autres. Dans le monde où nous sommes entrés, l’absence de bruit se fait rare. À cet égard le silence que peut offrir un village est un luxe qui n’a pas de prix.

On a eu tort d’opposer la nation aux régions. Sans ses régions la France n’a plus de chair.

Paul-François Paoli

Vous évoquez l’hypothèse selon laquelle d’autres régions pourraient se replier vers leur identité locale dans le cadre d’une Europe fédérale. Cet horizon est-il souhaitable si la France est aujourd’hui vidée de sa substance et que seules les régions sont en mesure de défendre une véritable identité?

Cet avenir n’est sûrement pas souhaitable, en tout cas pas à mes yeux. Mais la leçon que la Corse peut offrir aux Pinzuti (les Français du continent, ndlr) c’est de comprendre qu’un pays ne peut être fondé sur une administration. La France c’est la rencontre d’une langue qui a connu un immense rayonnement avec un pays parmi les plus beaux au monde et les plus chargés d’histoire. Qui n’est pas conscient de cela n’est même pas digne d’être Français à mes yeux. Mais la France c’est aussi une familiarité avec des paysages. Quand je suis à Sommières ou à Collobrières, non loin de Toulon, je ne suis pas mécontent d’être Français. Pareil en Bretagne, en Picardie ou en Auvergne. On a eu tort d’opposer la nation aux régions. Sans ses régions la France n’a plus de chair. Ce sont les régions qui procurent le sentiment de familiarité que j’évoque dans mon essai et c’est ce sentiment qui nourrit l’identité. Les paysages sont porteurs d’identité et pas seulement les récits historiques.

Sur les questions de sécurité et d’identité, la France doit-elle donc écouter les critiques corses pour retrouver leur faveur et reprendre son destin en main?

La Corse qui a subi des années durant les règlements de comptes entre nationalistes, et qui pâtit de l’emprise de la mafia n’est sûrement pas très bien placée pour servir de modèle de civilité. La mortalité liée à la criminalité reste une des plus fortes de France. Il faut donc dissocier les formes d’insécurité. Mais ce qui est sûr c’est que les Corses ont gardé des réflexes immunitaires d’autodéfense. Ils n’accepteront sûrement pas ce que d’autres ont fini par accepter dans certaines villes comme Marseille par exemple où les caïds font la loi dans la rue, au vu et au su de tous. Là encore il ne s’agit pas d’idéaliser ou de noircir la réalité corse mais de comprendre l’ambivalence d’une société qui a bien souvent les qualités de ses défauts.

Mais le paradoxe est que les Corses ne veulent pas de l’indépendance, et ce contrairement aux Catalans ou aux Écossais. Pourquoi? Pas seulement parce qu’ils sont réalistes et se doutent que cette indépendance ne serait pas viable. Ils ne la veulent pas parce que, jusque dans une certaine mesure, l’exaltation identitaire leur suffit.

Paul-François Paoli, France-Corse: je t’aime moi non plus Éditions de l’Observatoire

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